Le petit prince et le management

petit-prince management« C’est alors qu’apparut l’ouvrier:
– Bonjour, dit l’ouvrier.

– Bonjour, répondit poliment le directeur, qui se retourna mais ne vit rien.
– Je suis là, dit la voix, derrière la machine.
– Qui es-tu ? dit le directeur. Tu es bien occupé…
– Je suis un ouvrier, dit l’ouvrier.
– Viens travailler avec moi, lui proposa le directeur. Je suis tellement motivé…
– Je ne puis pas travailler avec toi, dit l’ouvrier. Je ne suis pas apprivoisé.
– Ah! pardon, fit le directeur.

Mais, après réflexion, il ajouta:
– Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?
– Tu n’es pas d’ici, dit l’ouvrier, que cherches-tu ?
– Je cherche les cadres, dit le directeur. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?
– Les cadres, dit l’ouvrier, ils ont des cahiers avec des chiffres et ils surveillent. C’est bien gênant !
lls  distribuent aussi des primes. C’est leur seul intérêt. Tu cherches des primes ?
– Non, dit le directeur. Je cherche des ouvriers motivés. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?
– C’est une chose trop oubliée, dit l’ouvrier. Ça signifie « créer des liens… »
– Créer des liens ?
– Bien sûr, dit l’ouvrier. Tu n’es encore pour moi qu’un petit directeur tout semblable à cent mille petits directeurs. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un ouvrier semblable à cent mille ouvriers. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…
– Je commence à comprendre, dit le directeur . Il y a une personne… je crois qu’elle m’a apprivoisé…
– C’est possible, dit l’ouvrier. On voit sur la Terre toutes sortes de choses…
– Oh! ce n’est pas sur la Terre, dit le directeur.
L’ouvrier parut très intrigué :
– Sur une autre planète ?- Oui.
– Il y a des cadres, sur cette planète-là ?
– Non.
– Ça, c’est intéressant ! Et des primes ?
– Non.
– Rien n’est parfait, soupira l’ouvrier.
Mais l’ouvrier revint à son idée:
– Ma vie est monotone. Je chasse les primes, les cadres me chassent. Tous les cadres se ressemblent et tous les directeurs se ressemblent. Je m’ennuie donc un peu. Mais, si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier, comme une musique. (… )
L’ouvrier se tut et regarda longtemps le directeur:
– S’il te plaît… apprivoise-moi ! dit-il.
– Je veux bien, répondit le directeur, mais je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai des employés à motiver et beaucoup de choses à connaître.
– On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit l’ouvrier. Les managers n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’employés motivés, les managers n’ont plus d’employés motivés. Si tu veux un employé motivé, apprivoise-moi !
– Que faut-il faire? dit le directeur.
– Il faut être très patient, répondit l’ouvrier. Tu viendras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’atelier. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras venir un peu plus près…
Le lendemain revint le directeur.
– Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit l’ouvrier. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être motivé. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai motivé. A quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai; je découvrirai la motivation ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites.
– Qu’est-ce qu’un rite ? dit le chef.
– C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit l’ouvrier. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez les cadres. Ils se réunissent le jeudi avec la direction. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener dans l’atelier. Si les cadres se réunissaient n’importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n’aurais point de vacances.
Ainsi le directeur apprivoisa l’ouvrier…. »

Vous pouvez lire la suite de cette histoire dans le petit prince de Saint Exupery, il vous suffira de remplacer les noms.

 

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